Jour de deuil: L'histoire de Jessica Blackie Gillis

Raymond: Bonjour et bienvenue au balado Sain et sauf, du Centre canadien d’hygiène et de sécurité au travail. Chaque année en avril, en vue du Jour de deuil, nous recevons un invité de Fil de vie qui vient nous raconter comment une tragédie survenue sur son lieu de travail a marqué sa vie. Souligné chaque année au Canada le 28 avril, le Jour de deuil national rend hommage aux personnes qui ont perdu la vie, ont été blessées, sont devenues malades ou ont vécu une tragédie en milieu de travail. Fil de vie est un organisme de bienfaisance canadien qui vient en aide aux familles touchées par un décès en milieu de travail, une blessure invalidante ou une maladie professionnelle. Nous accueillons aujourd’hui l’ambassadrice Jessica Blackie Gillis, qui nous parlera de son frère Skyler et de la façon dont l’organisme Fil de vie a pu soutenir sa famille. Merci, Jessica, d’être ici aujourd’hui.

Jessica: Merci de m’avoir invitée.

Raymond:Parlez-nous de votre frère Skyler. Quelles sont certaines des choses qu’il aimait et quel genre de travail faisait-il?

Jessica: Ça peut paraître cliché, et je déteste partir d’un cliché, mais Skyler était une personne qui attirait l’attention dès son entrée dans une pièce. Il avait un sourire radieux et une confiance naturelle qui faisait que les gens gravitaient autour de lui. Et je dois dire que l’une des choses qui m’agaçait le plus, c’est que, même si mon frère était plus jeune que moi, au secondaire, on me connaissait comme la sœur de Skyler, et non l’inverse. Je pense donc que ça en dit long sur lui. Il était en quelque sorte le représentant par excellence de l’enfant du milieu. Il savait vraiment comment semer la zizanie. Il savait parfaitement comment me pousser à bout en tant que grande sœur. Mais en même temps, il était l’une des personnes les plus gentilles et les plus généreuses que j’aie jamais connues. D’ailleurs, lors des funérailles de Skyler, un de ses collègues pompiers a raconté comment Skyler l’avait encouragé de toutes ses forces alors qu’il peinait à terminer l’une des tâches qu’il avait à faire dans le cadre d’un concours pour un poste au sein du service des incendies, et ce même s’ils étaient techniquement en compétition l’un contre l’autre. Ça résume bien sa personnalité. Il aimait faire partie de sa communauté et il aimait être entouré d’enfants, probablement parce qu’il était lui-même un grand enfant. Il a travaillé dans l’un de nos centres communautaires locaux en tant que conseiller et sauveteur pendant son adolescence. Et nous avons travaillé dans des centres communautaires rivaux. Chaque été, c’était donc une compétition frère-sœur pour savoir quel camp d’été était le meilleur. Honnêtement, je pourrais parler de mon frère toute la journée, mais ce qu’il aimait le plus, c’était aider les gens. Dès son plus jeune âge, il savait qu’il deviendrait pompier. Dès qu’il a pris cette décision, il n’y a plus eu de plan B dans son esprit. Mes parents lui ont tout de même demandé d’avoir un plan B, et il a suivi un cours sur les systèmes CVC dans un collège communautaire. Mais pour lui, la lutte contre les incendies a toujours été son objectif. Il voulait devenir pompier.

Raymond: Oh, c’est bien.

Jessica: Dès qu’il a eu 18 ans, il s’est engagé comme pompier volontaire. Après avoir travaillé très fort, il est devenu pompier professionnel à temps plein à Truro, en Nouvelle-Écosse. Il a passé les dix dernières années de sa vie à faire ce qu’il aimait, d’abord en tant que pompier volontaire, puis les six dernières années en tant que pompier professionnel. Pour lui, ça n’a jamais été un simple travail. C’était une vocation.

Raymond: Il avait l’air d’être un homme extraordinaire qui savait vraiment ce qu’il voulait dans la vie.

Jessica: Oui.

Raymond: Je sais que c’est difficile, alors prenez votre temps. Parlez-nous du jour où Skyler n’est pas rentré de l’entraînement.

Jessica: Ce jour-là a commencé de façon tout à fait ordinaire. Pour vous mettre en contexte, j’étais enceinte de mon deuxième enfant. Je faisais des courses avec ma fille de presque quatre ans pour acheter quelques articles pour bébé. Mon mari faisait des heures supplémentaires. Mes parents s’apprêtaient à partir pour la Floride plus tard dans la journée, et mes deux jeunes frères étaient au centre de formation des pompiers de la Nouvelle-Écosse, où ils passaient un examen de certification. C’était donc un samedi comme les autres. Pendant que je magasinais, j’ai appelé ma mère pour obtenir son opinion sur quelque chose. Elle n’a pas répondu, ce qui n’était pas inhabituel. Alors j’ai appelé mon père. Il a décroché, mais sa voix était étrange. Il avait l’air un peu agité et il m’a dit qu’il y avait eu un accident pendant l’entraînement et que lui et ma mère se dirigeaient vers l’hôpital. Au début, je ne pensais pas que c’était grave. Skyler a toujours eu tendance à se faire des blessures mineures. Ça peut paraître bizarre, mais je me suis d’abord demandé s’il n’avait pas perdu un orteil pour de vrai cette fois. Parce qu’il avait déjà failli perdre un orteil deux fois.

Raymond: Oh wow!

Jessica:En effet. Après ça, j’ai appelé mon mari pour lui dire ce que j’avais entendu. Il m’a proposé de rentrer plus tôt à la maison, et je me suis contentée de rire. Je lui ai dit non, et que j’espérais simplement que mes parents allaient quand même pouvoir prendre leur vol en soirée. Et c’est vraiment tout ce que j’ai pensé à ce moment-là. Ma fille et moi sommes rentrées à la maison. Au début, j’ai reçu des nouvelles, puis je n’en ai plus reçu. Et au fur et à mesure que le temps passait sans nouvelles, j’ai commencé à ressentir une oppression dans ma poitrine.

Environ deux heures plus tard, mon mari est rentré à la maison, alors que je ne m’attendais pas à le voir avant encore quelques heures, ce qui m’a complètement déstabilisée. Il m’a dit que ma mère avait appelé et qu’il ne voulait pas que je sois seule à la maison, ou que je sois seule à la maison avec notre fille en train de paniquer. Elle lui avait demandé de m’emmener à l’hôpital. C’est à ce moment-là que j’ai su. J’étais en fin de grossesse, et c’était la saison du rhume et de la grippe. Je savais que personne n’allait me demander de venir à l’hôpital, sauf si c’était pour dire au revoir.

Donc, Skyler a été blessé pendant un exercice d’entraînement de lutte contre l’incendie en conditions réelles. Il devait choisir un extincteur parmi différents types. Il se trouve que le modèle approprié, celui qu’il était censé choisir, n’avait jamais été inspecté. Il avait été donné au centre de formation par une raffinerie locale qui avait fermé ses portes, mais le centre n’a jamais fait d’inspection. Il n’a jamais été entretenu et il a été utilisé sur le terrain. Skyler a même signalé à l’instructeur qu’il y avait de la rouille sur l’extincteur, mais il lui a répondu qu’il pouvait l’utiliser en toute sécurité. C’est ce qui est écrit dans les documents du tribunal en tant qu’exposé conjoint des faits. Lorsqu’il a ouvert la valve, l’extincteur a explosé. Il a reçu la déflagration en plein visage, ce qui lui a causé des lésions cérébrales catastrophiques.

Par la suite, des enquêtes ont montré que cet équipement n’avait jamais été entretenu convenablement et que le centre de formation dans son ensemble présentait de nombreuses lacunes de sécurité. Mon plus jeune frère était également présent ce jour-là et il a entendu l’explosion. Il a essayé d’aller rejoindre notre frère, et d’autres pompiers ont dû le retenir physiquement, parce qu’il ne pouvait pas intervenir auprès de son propre frère.

Ashley: Et pour les tâches qui exigent de rester debout, le fait de disposer d’un endroit où s’asseoir de temps en temps peut faire toute la différence. Le simple fait de s’asseoir pour effectuer quelques tâches peut contribuer à réduire la fatigue.

Raymond:Bien sûr.

Jessica: Après ça, nous avons passé 10 jours aux soins intensifs à espérer un miracle qui n’est jamais venu. Le 20 mars 2019, il est décédé des suites de ses blessures, et c’est là que notre vie s’est divisée en un avant et un après.

Raymond:Je tiens à exprimer mes plus sincères condoléances et à vous remercier. Je ne peux qu’imaginer à quel point il doit être difficile de revivre ce jour. Merci de nous en faire part et d’en faire profiter nos auditeurs. Maintenant, racontez-nous un peu comment vous avez découvert Fil de vie et comment l’organisme vous a apporté du soutien.

Jessica:Le jour où il est décédé, je me souviens d’être sortie de l’hôpital le matin. C’était le premier jour du printemps et c’était l’une de ces belles journées chaudes et ensoleillées Je me souviens d’être restée à l’extérieur de l’hôpital, à regarder autour de moi et à prendre conscience que le monde continuait à avancer comme si rien ne s’était passé. Il y avait des gens qui passaient en voiture, qui marchaient, allaient au travail, parlaient, riaient, et personne ne savait que notre monde s’était arrêté et avait changé à jamais. Et c’est l’un des aspects les plus étranges du deuil pour moi. De, même lorsque votre monde s’arrête, le monde ne s’arrête pas. Mais en même temps, ma vie ne s’est pas arrêtée. Moins d’un mois après les funérailles de Skyler, j’ai donné naissance à ma deuxième fille, Vera Sky, nommée en son honneur. J’ai donc vécu dans un univers où je pleurais l’une des plus grandes pertes de ma vie, tout en éprouvant l’une des plus grandes joies, et j’ai eu l’impression de vivre deux vies à la fois, l’une remplie d’amour nouveaux départs, et l’autre marquée de façon permanente par la perte.

Pendant ces premiers mois, je me souviens d’avoir eu l’impression que notre famille vivait quelque chose que la plupart des gens autour de nous ne pouvaient pas vraiment comprendre, et c’est ce qui nous a finalement menés vers Fil de vie. La mission de cet organisme est de mettre en relation des familles qui ont vécu une tragédie sur le lieu de travail avec d’autres familles qui comprennent ce type de perte. On y trouve un soutien par les pairs, une communauté et un espace où il n’est pas nécessaire d’expliquer pourquoi certaines dates sont difficiles à vivre ou pourquoi le chagrin ne disparaît jamais. Et, tout aussi important, il y a tout un travail de prévention. Les membres se rendent dans des lieux de travail et des salles de classe pour raconter ces histoires et faire comprendre que les décisions en matière de sécurité ne sont pas abstraites. De vraies personnes et de vraies familles sont concernées. Pour moi, participer à Fil de vie m’a permis de réaliser qu’en racontant l’histoire de Skyler, ce n’était pas seulement jeter un regard en arrière. C’était un moyen de lui rendre hommage et, je l’espère, de protéger une autre personne contre ce genre d’incident.

Raymond:Absolument. Si vous pouviez donner à nos auditeurs un conseil sur la sécurité en milieu de travail, quel serait-il?

Jessica: Si je devais donner un conseil, ce serait de ne jamais ignorer cette voix intérieure qui vous dit que quelque chose ne va pas. Les tragédies sur le lieu de travail ne sont généralement pas le résultat d’une décision irréfléchie. Elles résultent souvent d’une accumulation de petites choses, d’un raccourci qui peut sembler inoffensif ce jour-là, d’une pièce d’équipement qui n’a pas été vérifiée correctement, d’une préoccupation qui est simplement écartée parce que tout le monde suppose que tout va bien se passer. Dans le cas de Skyler, il a signalé la rouille sur l’extincteur, mais il s’est fié au fait qu’on lui avait dit que l’extincteur était sûr et qu’il avait été vérifié. Nous pensons tous que les tragédies arrivent ailleurs, à quelqu’un d’autre. Je sais que c’est ce que je pensais. Mon conseil est simple : si quelque chose ne va pas, posez des questions, revérifiez, dites-le, même si c’est gênant, même si vous êtes la recrue, parce que la culture de la sécurité ne se développe pas à grands coups, mais au fil de petites décisions. Et c’est grâce à ces décisions que les gens rentrent chez eux, dans leur famille, à la fin de la journée.

Raymond: Absolument. Merci beaucoup de nous avoir raconté cette expérience. Rien n’illustre mieux l’importance de créer des cultures de sécurité solides que d’entendre le témoignage de familles comme la vôtre. Y a-t-il autre chose que vous aimeriez dire à nos auditeurs avant de terminer?

Jessica: La chose la plus importante que je veux que les gens comprennent, c’est que le décès d’une personne lors d’un incident sur le lieu de travail n’affecte pas qu’une seule personne. Il bouleverse tout un réseau de vies : parents, frères et sœurs, conjoints, enfants, amis, collègues de travail.

Pour les autres, vous savez, ma famille, ma vie a probablement l’air tout à fait complète. J’ai un mari, quatre enfants, une carrière, un foyer. Mais il y a toujours une chaise vide. Il y a tant de grands moments qu’il a manqués et qu’il continuera à manquer. Trois de mes quatre enfants ne le connaîtront qu’à travers des histoires, et je vis donc ce qui ressemble à une vie parallèle. C’est une chose qu’on oublie parfois, surtout quand cette perte est celle d’un frère ou d’une sœur. Et il était quelqu’un qui aurait dû être ici pour tous ces grands moments de la vie.

C’est ce que les gens ne voient pas toujours lorsqu’ils entendent parler d’une tragédie sur le lieu de travail. Ils voient un titre. Ma famille vit les conséquences de la catastrophe. Mon frère était un héros dans la vraie vie. Les pompiers sont des héros. Et ce que je souhaite en racontant son histoire, c’est de faire en sorte qu’il continue à être un héros et d’éviter à une autre famille de recevoir ce genre de coup de fil.

Raymond: Absolument. Jessica, merci beaucoup d’avoir été des nôtres aujourd’hui et d’avoir raconté votre histoire et celle de Skyler. Nous espérons que cette histoire aidera les familles canadiennes qui ont vécu une tragédie sur leur lieu de travail à savoir qu’elles ne sont pas seules. Nous espérons aussi qu’elle mettra en évidence l’importance de la sécurité sur le lieu de travail et d’éviter la perte d’autres personnes extraordinaires qui devraient encore être ici.

Jessica: Merci beaucoup de m’avoir invitée.

Raymond: Pour de plus amples renseignements sur le Jour de deuil national, visitez notre site Web à l’adresse cchst.ca. Merci d’avoir été des nôtres et soyez prudents!